Le voyage de Chang-Ho - 창호의 여행

Documentaire, 67 minutes, produit par Unlimited, en coproduction avec Vosges TV et Cinema Dal - 2013

Chang-Ho a dû se résigner, alors que sa fille Soo-Jin avait six ans, à la confier à un orphelinat de Séoul pour qu'elle soit adoptée. Soo-Jin s'appelle aujourd'hui Sophie, elle est institutrice dans un village des Landes, mère d'une petite Lisa. Après des retrouvailles en Corée trois ans auparavant, Chang-Ho décide à son tour de rendre visite à sa fille en France. Le film évoque la douleur d'un père à la fois démuni et reconnaissant, sa difficulté à accepter son passé, ses efforts pour reconstruire une relation solide et durable.

écriture & réalisation : Gabriel Laurent

assistante réalisation : Kang Duck-Young

image & son : Gabriel Laurent

montage : Gisèle Rapp-Meichler

musique : Mathias Durand, Maï Mismetti

montage son & mixage : Thierry Ducos

étalonnage : Lucie Brunneteau

production : Philippe Avril

direction de production : Gabriel Laurent

coproduction : Ahn Bo-Young, Dominique Renauld

diffusion : Vosges Télévision (déc. 2013)

avec le soutien des régions Alsace, Ile-de-France, Aquitaine, de la Commission du Film de Séoul, avec la participation du CNC et l'aide de la bourse Brouillon d'un rêve de la SCAM.


Film sélectionné au Festival des Cinémas d'Asie 2014


Extraits de la note d'intention

 

(…) Une question m’a longtemps hanté avant de pouvoir commencer à écrire Le voyage de Chang-Ho : moi, enfant français, comment puis-je raconter l’histoire d’un père de Corée ? Et si j’arrive à m’atteler à pareille tâche, de quoi ce film doit-il parler ? La réponse s’est progressivement imposée à moi : ce film doit se faire à partir du rapport que j’ai à cet homme, il doit parler de ce qu’il m’inspire, des questionnements que son histoire et sa vie font naître chez moi. Des mots de Sophie m'ont aidé à démarrer : "Je veux que mon père puisse vivre librement sa vie et qu'il arrête de culpabiliser".
 
Quand il parle de l’abandon de Sophie, Chang-Ho répète souvent : « Je n’avais pas le choix. » Mais qu’est ce qu’il sous-entend par là ? N’était-il pas maître de sa décision ? N’était-il pas libre de garder son enfant ?
 
Ces mots de Chang-Ho résonnent en moi comme une invitation à comprendre le passé de cet homme et à parler de son geste en le resituant dans son contexte. Il est primordial à mes yeux d’évoquer avec Chang-Ho son enfance difficile, sa jeunesse tourmentée, sa famille fragmentée, sa relation et son amour impossible avec la mère de Sophie. Ma volonté n’est pas de pointer des causes, de prononcer un verdict et de le déclarer coupable ou au contraire de l’innocenter. Mon intention est de mettre en lumière un processus. Le processus qui amène un père qui aime son enfant à l’abandonner. Car l’abandon de Sophie n’est pas un geste gratuit. Il y a une trajectoire de vie derrière cette décision, il y a une histoire. Et c’est ainsi que je comprends les mots de Chang-Ho. Lorsqu’il dit « je n’avais pas le choix », il signifie que sa décision n’était pas libre, mais qu’elle était au contraire influencée par une histoire. Une histoire héritée de ses parents, une histoire personnelle, une histoire qui s’inscrit inévitablement dans un contexte social et culturel.
 
Tout cela a déterminé la vie et le geste de Chang-Ho et tout cela doit pour moi nécessairement être éclairé dans le film que je souhaite faire avec lui.
 
Lorsque je pense à Chang-Ho, je vois tout sauf un homme coupable. Je vois un père en grande détresse, un homme qui a vécu un traumatisme, qui vit déchiré par une décision qu’il ne pourra jamais se pardonner et qui pourtant, aussi légitimement que nous tous, aspire tant au bonheur. Une question me taraude : Chang-Ho peut-il guérir ? Sa compagne, Young-Ok, en est convaincue, elle pense que son voyage en France cet été va définitivement le soulager. Chang-Ho, lui, est persuadé que non, qu’il vivra dans la douleur jusqu’à sa mort. Moi, je ne sais pas. Je pense souvent qu’une telle plaie est impossible à soigner, mais parfois, je me surprends aussi à imaginer qu’un jour il finira par vivre serein et apaisé. Cette question de la guérison m’embarque sur plusieurs terrains de réflexion et suscite beaucoup d’envies pour mon film.
 
Je souhaite d’une part faire état de la douleur de cet homme. Rendre palpable, en me gardant bien de faire dans le pathos, toute l’étendue et toutes les ramifications de celle-ci. Cette douleur est si présente, je la sens à fleur de peau chez Chang-Ho, elle surgit à tout instant sans qu’il puisse jamais la maîtriser. C’est cette extrême fragilité que je veux donner à ressentir. La fragilité d’un père qui contrairement à ce qu’affirme le proverbe coréen, a pleuré bien plus de trois fois dans sa vie.
 
(…)
 
En travaillant sur un double mouvement – l’exploration du passé de Chang-Ho et le questionnement du futur de sa relation avec Sophie – il se dessine à mes yeux un film à la fois poignant et apaisant.
 
Poignant, car Le voyage de Chang-Ho parle de la vie dans tous ses contrastes, de l’existence parfois déroutante, soumise à rude épreuve et qui redevient subitement enivrante et exaltante. C’est une vie complexe dans laquelle se côtoient et s’affrontent le malheur, le bonheur, le mal-être, la joie de vivre, l’amour.
 
Apaisant, car en tissant une réflexion autour de « l’erreur de jeunesse », ici l’abandon de Sophie, qui fait basculer des vies et qui hante sans répit, ce film met en perspective la capacité d’un homme à supporter le drame de sa vie, à s’en défaire et à le dépasser pour repenser, réinventer sa raison d’être. Le film que j’imagine témoigne de ce cheminement, du traumatisme vers la réconciliation d’un homme avec lui-même, le voyage de cet été marquant peut-être l’ultime étape d’un long processus de guérison.